La circlusion décrit l'enveloppement volontaire et actif du pénis par le vagin. Il s'agit du même geste que celui habituellement désigné par le terme « pénétration », mais raconté du point de vue de la femme, à qui la langue française ne reconnaissait jusqu'ici aucun rôle actif.
Vous vous demandez ce que la circlusion change concrètement au lit et pourquoi elle fait débat ? Voici son origine, sa portée politique et les critiques que le terme soulève.
À RETENIR
- La circlusion désigne le fait d'entourer, de serrer et d'envelopper volontairement le sexe pénétrant plutôt que de le subir.
- Le mot a été forgé le 8 mars 2016 par la philosophe allemande Bini Adamczak, qui reprochait au vocabulaire sexuel de placer toujours l'action du côté de celui qui pénètre.
- Ce terme reste discuté : certains y voient un outil d'émancipation, d'autres une manière de figer à nouveau les rôles de chacun.
Qu'est-ce que la circlusion ?
La circlusion décrit l'action d'enrober un sexe par un mouvement volontaire, conscient et actif. Le vagin ne se contente plus d'accueillir le corps pénétrant, mais se resserre autour, guide et donne le tempo.
Le terme apparaît en 2016 sous la plume de la philosophe allemande Bini Adamczak, dans les colonnes du magazine féministe Missy Magazine. Elle y pose sa définition en quelques lignes[1] :
« La circlusion est le contraire de la pénétration. Les deux mots désignent à peu près le même processus matériel. Mais depuis des perspectives opposées. Pénétrer veut dire introduire, enfoncer. Circlure veut dire enclore, enfiler par-dessus. Voilà tout. Sauf que le rapport entre activité et passivité s'en trouve du même coup inversé. »
Le mot allie le préfixe « cir- », qui signifie « autour », à « -clusion », de la même famille que « enclore » ou « clore ». Littéralement, circlure, c'est donc refermer autour.
Bon à savoir
Le texte fondateur est publié le 8 mars 2016, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Dans ce texte rédigé en allemand, Adamczak forge le terme « Zirklusion ». Quelques mois plus tard, à l'été 2016, il est traduit en anglais par Sophie Lewis sous le titre On Circlusion et publié dans Mask Magazine, aujourd'hui disparu. Sa diffusion en français est rapide : en quelques années seulement, le mot « circlusion » fait son entrée dans plusieurs dictionnaires en ligne[3], sans pour autant être intégré aux principaux dictionnaires imprimés.
Pourquoi la circlusion est-elle un sujet politique ?
Le terme circlusion inverse les rôles "actif" et "passif"
Les mots portent un sens et parfois tout un rapport de force. Le terme « pénétration » renvoie en filigrane au pouvoir de l'homme, symbolisé par son sexe, face à la réceptivité de la femme qui « subit » l'acte.
Ce partage n'est pas qu'affaire de grammaire. Il façonne la façon dont chacun se représente sa place au lit, et parfois même la manière dont on évalue une « performance » sexuelle.
En inversant la logique, la circlusion propose une lecture nouvelle de l'acte sexuel. Elle rejoint ce que d'autres pratiques font déjà bouger dans les faits, comme le rôle de la femme dominatrice, qui montre depuis longtemps que l'initiative n'est pas affaire d'anatomie.
Vivre sa sexualité en conscience
Au-delà du débat d'idées, la circlusion encourage très concrètement à ralentir, à expérimenter et à s'attacher à ses sensations physiques. L'enjeu ? Redevenir maîtresse de son plaisir, sans attendre que le partenaire y parvienne à sa place.
Cela passe par des gestes simples, comme les mouvements du bassin qui donnent le rythme, le contrôle de la profondeur de la pénétration ou encore le travail volontaire des muscles du périnée. Les boules de geisha font partie des accessoires qui aident à repérer et à muscler cette zone.
Cette manière d'accorder de l'importance à chaque détail fait écho à la philosophie du slow sex, où les sensations priment sur la quête de l'orgasme.
Quelles critiques la circlusion suscite-t-elle ?
Le mot ne fait pas l'unanimité, y compris dans les milieux féministes qui l'ont vu naître. Plusieurs objections reviennent régulièrement.
- Le risque d'essentialiser les rôles. En donnant un nom à l'action d'envelopper, on risque de réinstaller une répartition figée où les femmes accueilleraient et les hommes donneraient. Adamczak anticipe l'objection dès 2016 en insistant sur les parties qu'un corps emploie plutôt que sur celles qu'il possède, mais le mot conserve la même frontière entre les deux corps.
- La dilution du propos. L'autrice elle-même redoute que « circlusion » ne finisse en simple terme technique, dépouillé de sa charge critique à force de circuler dans les magazines. Elle constate d'ailleurs que le mot a voyagé des blogs BDSM jusqu'aux pages du Monde[2].
- Un reproche qui rate sa cible. On lit parfois que le terme, né en milieu queer, aurait été récupéré par les hétérosexuels. Le texte d'origine dit l'inverse : il s'adresse aux deux imaginaires à la fois et reproche explicitement au milieu queer de reproduire le même partage entre actif et passif.
Enfin, l'opposition entre pénétration dominante et réception passive mérite elle-même d'être interrogée. Dans les pratiques BDSM, le pouvoir circule justement à l'inverse des apparences : le véritable maître du jeu est souvent celui ou celle qui consent à se soumettre et fixe les limites.
La circlusion est-elle vraiment une nouveauté ?
Pas tout à fait. L'histoire de l'art montre que des scènes où la femme est au-dessus de l'homme existaient bien avant 2016.
Les fresques érotiques de Pompéi représentent ainsi des femmes chevauchant leur partenaire sans portée morale particulière.
Fresque du mur nord d'un cubiculum de la Casa del Centenario, Pompéi, Ier siècle. Domaine public.
Plus tard, l'Europe médiévale a abondamment représenté Aristote harnaché et monté à quatre pattes par Phyllis dans son jardin. Les historiens de l'art désignent ce thème sous le nom de Weibermacht (« pouvoir des femmes »). On le retrouve aussi bien sur des coffres de mariage que sur des stalles d'église.
Mais ici, ces images ne célèbrent plus une forme d'émancipation : elles servent d'avertissement aux hommes. La femme placée au-dessus apparaît comme une transgression, symbole d'un désir capable de bouleverser l'ordre établi.
Aristote bridé et chevauché par Phyllis, gravure sur bois attribuée à Hans Baldung Grien, 1515. Rijksmuseum, RP-P-OB-4120, domaine public.
La circlusion ne désigne pas une pratique sexuelle inédite. Elle offre un terme pour décrire autrement un geste ancien et en déplacer le point de vue. Autrement dit, elle a peut-être moins inventé qu'elle n'a nommé un angle mort du langage. Et c'est déjà beaucoup.
Sources
- Adamczak, B. (2016). Come on. Missy Magazine, 8 mars 2016. Texte fondateur, en allemand.
- Adamczak, B., & Lewis, S. (2022). Six years (and counting) of circlusion. The New Inquiry.
- Circlusion. Dictionnaire Orthodidacte.